L’optimisme, faute de mieux ?
LesEchos.fr 09 Avril 2013 | Pierre-Louis Desprez

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LE CERCLE. Dans un monde en proie au doute, consommer est devenu une manière de conjurer son (triste) sort et un indice susceptible de mesurer l’optimisme d’une population. Y a-t-il pour autant matière à s'en réjouir?

What crisis Crisis? What crisis? C’est sous ce titre que sortit en 1975, sur fond de double choc pétrolier, un album de Supertramp caractérisé par une étrange pochette: un homme en maillot de bain, seul, bronzant sous un parasol orange. Près de lui, une radio, une table avec un verre ressemblant à un coca rondelle et un magazine. À l’arrière-plan, un paysage tout gris, des maisonnettes collées les unes aux autres, des usines, des centrales électriques, des dizaines de cheminées crachant leurs fumées et des vents balayant le ciel d’est en ouest. Dépression garantie s'il n'était cet homme, symbole vivant d'un divorce entre l'environnement extérieur et le monde intérieur, capable de mettre de la couleur dans la grisaille autour de lui en écoutant de la musique.

Quarante ans plus tard, sans parler du pouvoir quotidien qu'a pris la musique, il reste de cette pochette une idée, intacte : à chacun de façonner sa bulle pour supporter le réel et vivre sa vie, ce qui pourrait être la définition de notre optimisme contemporain. Comment en est-on arrivé à cette nouvelle forme de paradis artificiel ? Pourquoi, pour vivre mieux, faut-il se raconter une histoire ?

À chacun son bonheur

Notre civilisation s’est construite sur la promesse eschatologique de la religion. Pour des générations entières, le salut devait advenir dans une autre vie. Les actions humaines prenaient leur sens moral par rapport à cet horizon meilleur, et différé dans l’au-delà. Mais Dieu mourut. Il mourut même en Allemagne, sous la plume de Nietzsche, en pleine suprématie bismarckienne, et face à la force de la machine et du mark qui devaient assurer l’unification de l’Empire. Avec lui disparut la mythologie d’une existence récompensée après la vie sur terre. L’individu fut sommé de construire des valeurs par sa volonté propre. Elles devaient lui permettre de s’adapter à ce siècle de fer. En même temps qu’il s’essayait à bâtir cet homme nouveau, on lui proposa un divan, pour l’aider à curer ses angoisses existentielles et surmonter les intermittences de la confiance en soi. Mais deux guerres vinrent terrasser les projets des surhommes qui avaient surgi de tous côtés.

Les nouvelles frontières de l’optimisme

Les constructions politiques prirent le relai de la métaphysique incertaine et de la puissance aveugle de la volonté. Apparurent alors les Realpolitiks, en prise directe avec l’époque: d’un côté le marché, de l’autre la planification. À l’est comme à l’ouest la promesse était forte : le grand soir adviendrait après une journée de lutte intense et solidaire, ou bien chacun profiterait du progrès durant son vivant. De chaque côté le temps long fut ainsi ramené à l’échelle de nos vies. Un président américain promit même la lune durant sa mandature! En quelques années seulement on foulerait le sol de l’astre sur lequel les hommes avaient si longtemps projeté leurs interrogations scientifiques et philosophiques, leurs superstitions et leurs sentiments romantiques. Il suffisait de définir une ambition non plus métaphysique ni idéologique, mais technique, d’y mettre les moyens, de fixer un plan de marche et d’entrer dans la compétition géopolitique de qui réussirait le premier entre Khrouchtchev et Kennedy...

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